Mâchez danois! C'est bon pour l'emploi.

Les idiots - Lars von TrierSouvenons nous. Juin 2005: Dominique de Villepin, nouveau Premier Ministre, annonce une politique de l’emploi verdoyante comme un pâturage danois.

Septembre 2004: le ministre du travail Jean-Louis Borloo inscrivait dans son plan de cohésion sociale : « La ‘flex-sécurité’ danoise constitue une source d’inspiration privilégiée pour mettre en place des solutions novatrices ».

En temps de crise, on aime aller voir ailleurs pour y respirer un air plus pur. Le Royaume-Uni peut aligner un faible taux de chômage. Son modèle n’est pas la tasse de thé de la France. « Le » pays de l’UE qui laisse rêveur en ce moment, c’est le Danemark et son cocktail insolite « flex-sécurité », alliance de flexibilité et de sécurité.

Puisque à peu près tout le monde en France est d’accord sur le besoin de rajeunir notre modèle économique et social, pourquoi ne pas s’inspirer d’une formule qui semble plutôt bien marcher?

Mais à quoi ressemble ce modèle danois?

Quelques chiffres

Danemark / France

  • Million d’habitants (2005): 5,3 / 63
  • Taux de chômage général: 4,9% / 9,7%
  • Taux de chômage 15-29 ans (2005): 7,1% / 17,3%
  • PIB/habitant ($) (2003) : 31.465 / 27.677
  • Dépenses publiques (2004): 55% du PIB / 54,5%
  • Dépenses publiques enseignement (2000-2002): 8,5% du PIB /5,6%
  • Dépenses publiques militaires (2002): 1,5% du PIB / 2,6%

« Flexicurité » ou le social-libéralisme

Alors que « libéralisme » est un gros mot en France, il est un fait au Danemark. Un code du travail quasi inexistant; il n’y a pas de modèle de contrat. Pas de plafonnement des heures de travail, pas de salaire minimum légal – ceux-ci sont négociés entre patronnat et syndicats. Des licenciements aussi simples que les embauches: les préavis de licenciement peuvent être très courts (entre 15 jours et 6 mois) et le salarié doit avoir 12 ans d’ancienneté pour prétendre à une prime de départ.
Enfin, les secteurs privé et public sont soumis au même régime. Hormis quelques exceptions, il n’y a d’ailleurs pas d’emploi à vie pour les fonctionnaires qui représentent 1/3 des salariés.

Malgré cette flexibilité, il y a moins de disparités salariales qu’en France et une personne licenciée pourra conserver jusqu’à 90% de son salaire pendant 4 ans (9 ans, il y a encore quelques années).
En moyenne, les salariés danois restent 8 ans en place; 30% changent de poste chaque année. Malgré cela, les Danois ne connaissent pas la notion de précarité.
Les demandeurs d’emploi ne sont pas en phase de chômage mais d' »activation » avec une obligation de résultat et un suivi strict. Le chômeur ne peut refuser plus de deux offres d’emploi. Il a aussi le devoir de se former, de faire des stages pour éventuellement changer de domaine d’activité (cf. exemple de la fermeture d’usine Lego), mais aussi le devoir d’être mobile géographiquement.

Depuis une dizaine d’années, le Danemark s’est réformé en profondeur: déréglementation totale du marché de l’emploi et mise en place d’objectifs de résultats dans le même temps qu’un train de mises en préretraite massives.

Zéro défaut?

Les chiffres sont à relativiser. Ces dix dernières années, le Danemark a profité pour beaucoup des départs en retraite (1/3 des chômeurs radiés).

L’intérêt de l’activation est remis en question. Les chiffres ayant une tendance à stagner voire augmenter. Cette phase tend finalement plus à responsabiliser les chômeurs aux dépens de l’Etat.
Enfin, ces excellents chiffres n’ont pas empêché le Danemark d’être récemment condamné par la Cour européenne des droits de l’homme pour situation de monopole du syndicat social-démocrate LO dans les entreprises danoises. Les Danois, à 80% syndiqués (pour moitié au LO) doivent en effet être membres du syndicat LO s’il veulent percevoir une assurance chômage.

Si la France mâchait danois?

La France s’inspire déjà de l’Europe du Nord depuis quelques années.

L’activation n’est pas sans rappeler notre PARE (plan d’aide au retour à l’emploi, depuis 2001), nonobstant le caractère contraignant. L’idée de promouvoir le travail plutôt que l’assistanat a aussi fait son chemin. En 2003, le RMA (revenu minimum d’activité) s’est ajouté au RMI comme contrat pour favoriser la reprise d’activité, même si son succès reste à prouver.

Le « plus de flexibilité » est une nécessité que nous impose une économie globalisée. Il est d’ailleurs intéressant de voir certains protagonistes comme Ségolène Royal trancher dans le sens de la « souplesse », au risque de froisser ses camarades de gauche. Mais, elle ne doit pas être au détriment de la sécurité et du social qui sont une base de l’Europe.

Si cette alchimie marche en Europe du Nord, elle ne risque guère de s’appliquer en France où l’on cultive gaiement la culture des clivages socio-politiques et où l’on abhorre les mots libéralisme et flexibilité.

Plus encore que la différence de taille de pays, c’est la différence culturelle qui semble rendre toute transposition peu réalisable. La responsabilité scandinave qui fait par exemple que les caisses de chômage sont gérées par les salariés eux mêmes paraît insensée en France.

Par ailleurs, le syndicalisme français est plus prompt à la révolution qu’au consensus, par son histoire et par ses trop faibles effectifs. A l’opposé du Danemark à la culture de négociation entre patronnat et syndicats. Un acquis depuis la « Grande Convention » de 1899.

Admirer un modèle qui crée des emplois est naturel. Vouloir le transposer tel quel en France s’apparente à du marketing politique au sens le plus démagogique. A fortiori lorsqu’on n’en garde que l’une ou l’autre caractéristique au risque de créer une société du chacun pour soi ou de l’Etat endetté.
En 2005, Elizabeth Guigou notait dans un rapport de la fondation Jean Jaurès du PS nommé « Crise de l’emploi, malaise au travail » que « le modèle danois est là pour nous montrer qu’on peut à la fois, privilégier la sortie du chômage et la sortie de la pauvreté, mais à un certain nombre de conditions souvent passées sous silence : un dialogue social intense, des syndicats forts, ainsi que des politiques publiques axées sur la formation continue et le suivi personnalisé des demandeurs d’emploi et dotées de moyens considérables, impliquant un taux de prélèvement obligatoire beaucoup plus élevé qu’en France ».

A ce titre, une urgence française serait de redonner une image positive des syndicats et de donner envie aux salariés de se syndiquer pour négocier d’égal à égal avec le patronnat. Seul un rapport de force équivalent pourra créer une base stable pour négocier. On en est très loin.
A la France également de tout mettre à plat, heures de travail, régimes spéciaux, marché de l’emploi public et privé. A l’Etat de se moderniser. On connaît par exemple la mauvaise répartition des fonctionnaires (cf. article de Claude Allègre dans L’Express). L’envie de s’adapter aux changements et de s’inspirer de nos voisins devrait être débattue dès maintenant. La crise du CPE a été une sonnette d’alarme et une velléité de vraie discussion autour de l’emploi et d’autres thèmes adjacents. Il est temps que le gouvernement, les syndicats et le patronnat discutent. Mais quand? La vie est une question de priorité. 2007 en est une.

Si le Danemark mâchait français?

La France n’a pas de pétrole mais a, elle aussi, quelques idées à revendre. Ainsi, après les discussions autour des médias numériques, la France a décidé la fin des DRM, prônant ainsi l’interopérabilité totale entre les différents revendeurs de musique en ligne. Le Danemark semble d’ailleurs intéressé pour en faire de même (cf. article).

4 réflexions au sujet de « Mâchez danois! C'est bon pour l'emploi. »

  1. On ne peut transférer sur le « non-modèle » français votre réflexion danoise sur le chômage, sans se poser la question sur le taux de chômage en France selon la nationalité: 8,3% pour les français, de 25 à 36% selon la classe d’âge pour les non-ressortissants de l’Union Européenne, comme ceux du Maghreb, du Machrek, de l’Afrique, de la Turquie. Je vous invite à installer sur votre blog le link sur le site « L’observatoire des Inégalités »

    (http://www.inegalites.fr/article.php3?id_article=86)

    Dans votre analyse il faudra aussi penser au taux de chômage des jeunes issus de l’immigration entrés dans la vie active, puis aux jeunes d’origine maghrébine face au risque de chômage et leur probabilité pour les titulaires d’un CAP ou d’un BEP d’être au chômage par rapport à un Français de même niveau de diplôme…

    Ensuite il faudrait analyser le taux de pauvreté des travailleurs dans l’Union Européenne calculé sur le revenu de l’ensemble du ménage: 3% au Danemark, 4% en Allemagne, 8% an France.

    Finalement il faut se demander ce que veut dire le mot emploi: 40 heures, 35 heures, 20 heures, 10, heures par semaine… selon le flex-time à l’anglaise?

  2. Vu sur le site
    http://www.actuchomage.org

    Danemark et chômage : le modèle danois n’a aucun mérite

    En 2004, le Danemark a plus de préretraités (187 200) que la France (139 700) pour une population active dix fois plus faible. Avec les autres mesures de marché du travail, le nombre réel de chômeurs est 2,52 fois le nombre officiel. Le taux de chômage réel devient 14,65 % au lieu d’un taux officiel de 6,38 %. La tromperie est dévoilée.
    Avec une évolution de sa population active identique à celle du Danemark depuis quinze ans, non seulement la France n’aurait plus aucun chômeur officiel, mais le chômage réel serait résorbé pour l’essentiel. Et cela sans introduire une plus grande flexibilité des contrats de travail.

    Si de plus la France avait eu recours à la même proportion de préretraites que le Danemark (6,78 % de sa population active), le chômage réel aurait entièrement disparu et beaucoup d’emplois à temps partiel seraient redevenus des emplois à temps plein.
    Inversement, si la population active du Danemark avait augmenté dans la même proportion qu’en France (+12,1%), tout en créant aussi peu d’emplois (43 600 en quinze ans), le nombre de chômeurs aurait augmenté de 372 500 et le taux de chômage réel serait devenu 24,0 % de la nouvelle population active (après son augmentation).

    Comme l’on voit, le succès apparent du Danemark ne doit rien à la flexicurité, mélange de flexibilité et de sécurité (discours bien connu). En fait, le modèle danois n’a aucun mérite pour résoudre le problème du chômage, une fois enlevés les artifices qui cachent le chômage réel et encore moins en tenant compte de la démographie de l’emploi.
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    Au Danemark en 2004, pour un nombre officiel de 176 400 chômeurs, 268 300 personnes étaient enregistrées dans les « mesures de marché du travail » (labour market policy measures), des préretraites pour l’essentiel.. Le chômage réel était donc de 444 700 personnes.
    La population active étant de 2 766 300 personnes, le taux de chômage officiel était de 6,38 %. Mais, en réintégrant les 268 300 faux inactifs (préretraités …) dans la population active, celle-ci devenait 3 034 600 personnes et le taux de chômage réel 14,65 %. Ce taux est un minimum, car ne prenant pas en compte les « invalides » pour raisons sociales.

    En France en 2005, pour 2 420 000 chômeurs au sens de l’Anpe (catégorie Defm 1) et 2 717 000 chômeurs au sens de l’Insee, le nombre réel de chômeurs en équivalent temps plein était de 4 092 000, soit un taux de chômage réel de 14,53 % (compte tenu de la correction sur la population active) . Pour rester comparable aux données danoises, l’équivalent en chômage des emplois à temps partiel n’est pas pris en compte ici.
    Voir l’article « Chômage officiel et chômage réel (2005) » sur le même site http://travail-chomage.site.voila.fr/chomage/chom_reel2005.htm.
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    Le modèle français est le plus honnête en matière de chômage, ou le moins habile pour en cacher l’étendue, comparé au modèle danois, anglais ou hollandais. Le recours aux préretraites massives est utilisé au Danemark, l’invalidité pour raisons sociales (sans réelle invalidité médicale) est la mesure principale en Angleterre (Royaume-Uni) et aux Pays Bas, ce qui n’empêche pas l’utilisation d’autres mesures pour cacher l’importance du chômage. Dans ces trois pays, le chômage réel est de deux à trois fois plus important que le chômage officiel et se trouve comparable au chômage réel en France.

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    Enfin, le Danemark produit et exporte du pétrole et du gaz, ce qui arrange beaucoup les finances publiques et permet de payer un nombre considérable de préretraites pour faire baisser le chômage apparent en diminuant la population active.

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    Voir http://travail-chomage.site.voila.fr/danois/dk_merite.htm

    pour un document trés complet et de grande qualité, avec des tableaux statistiques et les sources utilisées. D’autres aspects y sont aussi abordés : indemnités de chômage, coût du travail, durée effective du travail.

    > En effet, cela vaut vraiment la peine d’aller voir le document original car tout est bien expliqué avec des informations sérieuses et issues des sources officielles (citées). Le texte peut être imprimé avec tous les traitements de texte (rtf)
    .

  3. Vu sur le site
    http://www.actuchomage.org

    Le modèle danois : beaucoup d’emplois publics (36,9%)

    L’emploi public représente 36,9 % des emplois (63,1 % pour le privé) au Danemark et seulement 19,4 % des emplois en France (80,6 % pour le privé).

    Le Danemark est souvent cité en exemple : moins de chômage qu’en France, flexibilité, sécurité … vous connaissez le discours, qui doit pourtant être fortement nuancé et replacé dans le contexte de la société danoise.

    Mais le grand public ignore un aspect essentiel de la question sociale, trompé par les idolâtres du « marché » et de sa « main invisible ». L’emploi public est beaucoup plus développé au Danemark qu’en France, près du double en proportion de la population.

    L’emploi public danois compte pour 36,9 % dans l’emploi total, tandis que l’emploi public français se limite à 19,36 % de l’emploi total. La proportion d’emploi public est donc supérieure de 91 % au Danemark comparé à la France (36,90 / 19,36).

    Au Danemark (2004), pour un emploi total de 2 507 000, l’emploi privé est de 1 582 000 (63,10 %) et l’emploi public de 925 000 (36,90 %).

    En France (2004), pour un emploi total de 24 720 000, l’emploi privé est de 19 933 000 (80,64 %) et l’emploi public de 4 787 000 (19,36 %). L’emploi privé comprend 17 265 000 salariés et 2 668 000 patrons ou indépendants.

    Si l’on veut de rapprocher des performances du Danemark pour la proportion d’emplois publics dans l’emploi total, augmentons par exemple de trois millions le nombre d’emplois publics. Car les besoins sont immenses : dans la santé et en particulier la prévention, dans la petite enfance, dans l’éducation et la formation des jeunes et des adultes, dans l’aide structurée et publique aux personnes âgées …

    Avec trois millions d’emplois publics en plus (à ne pas confondre avec les fonctionnaires), l’emploi public atteindrait 7 787 000 emplois, soit 28,09 % de l’emploi total (devenu 27 720 000) et nous serions encore loin de la proportion danoise de 36,9 % d’emplois publics.

    Par la même occasion, une bonne partie des nouveaux emplois publics pourrait être consacrée à une forte réduction du temps de travail, juste récompense des importants gains de productivité des années passées, pour ramener la durée réelle (pas seulement légale) à 28 ou 30 heures par semaine.

    Voir plus de détails, avec tableaux statistiques, à cette adresse :

    http://travail-chomage.site.voila.fr/danois/dk_emploi_public.htm

    (le texte complet peut être imprimé … ).

  4. En tout cas le sujet reviens à la mode, avec des reportages sur le mode « heureux comme un danois » sur iTélé et France24 : la conclusion est un peu étrange ; les danois sont heureux car plus cool et le commantateur de finir par « certainement car depuis 400 ans le pays a perdu toutes ses guerres »… vraiment étrange la télé parfois. Mais c’est vrai que les interviewés avaient l’air heureux 🙂

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